Les processus insidieux qui dénaturent
L’autre jour, j’entendais Dominique de Villepin expliquer que « c’est toujours par des processus insidieux que la dénaturation de la république et de la démocratie se produisent — étape par étape« .
Cette perspective contraste avec l’approche souvent utilisée pour entretenir la mémoire des évènements de la Seconde Guerre Mondiale, c’est-à-dire parler de l’horreur finale. Quand on choisit de parler des camps d’extermination, on imagine que l’absurdité totale permettra de ne pas oublier ce qu’il s’est passé.
Mais cette focalisation sur les conséquences les plus dramatiques invisibilise les marches du processus qui y mène. Du jour au lendemain, aucun être humain ne devient partisan (et encore moins acteur) d’un projet visant à l’annihilation d’un groupe de gens. Et, pourtant, pas à pas, il est possible de convaincre des gens d’adhérer progressivement à une telle atrocité.
Or, la difficulté est que chacune de ces étapes est ambigüe. A vivre, au quotidien, il est bien difficile de différencier une dérive inquiétante d’une décision discutable mais sans conséquences. Et chaque étape franchie devient une nouvelle réalité, une normalité désormais acceptée, qui servira de point d’appui pour la prochaine étape, elle aussi compliquée à qualifier dans l’instant. Car bien souvent, hors coup d’état, la différence entre une organisation démocratique et un pouvoir totalitaire ne devient évidente que lorsqu’il est trop tard.
Et si c’est cette situation extrême qui est enseignée en priorité, comment apprendre à repérer les indices du chemin qui y mène ?
(Mon cerveau froid fait noter que le même phénomène s’observe dans la conception de produits numériques. Tout le monde est prêt à dénoncer des produits qui sont devenus manifestement beaucoup trop complexes, mais personne ne sait décrire avec précision quel type de décisions y conduisent ni comment empêcher cela.)